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Préface

Présenter ce livre d’une grande richesse d’analyses dont on ne peut restituer les détails, consiste pour moi à en indiquer la thèse centrale, avec sa logique d’ensemble, et les conséquences pratiques que l’auteur en tire. Il faut être clair : non seulement il récuse la liberté entendue comme libre-arbitre, mais il la réfute théoriquement sur la base d’un matérialisme naturaliste (et pas d’emblée historique) fondé sur les sciences les plus avancées et, s’agissant de l’homme, sur la biologie mais aussi la psychologie ou la sociologie. Celles-ci, donc, révèlent de multiples déterminismes qui pèsent sur l’homme d’une manière immanente, et son travail comme ses compétences de médecin, en même temps que son intérêt pour la psychiatrie et la psychanalyse, démontrent selon lui à quel point l’homme est déterminé dans ce qu’il est et ce qu’il fait par ces déterminismes empiriques, y compris dans la conscience ou pas qu’il en a. Or c’est justement l’inconscience (ou l’ignorance) qui a régné pendant des siècles dans ce domaine, faute d’un savoir scientifique développé dans tous les domaines, mais aussi du fait de la présence des religions, qui ont fait croire à l’homme, y compris chez de nombreux philosophes, à l’existence d’un libre-arbitre entendu comme une réalité métaphysique, méta-physique avec un tiret, qu’un Dieu lui aurait donnée : hors du champ de la réalité physique au sens large, c’est-à-dire naturelle dans tous ses niveaux, et dont le siège se situerait dans un sujet méta-empirique, qui impliquerait la dualité essentielle de l’esprit et du corps.

L’auteur ici rejette donc les religions, et spécialement la chrétienne, dont il admet comme moi qu’elles sont des productions idéologiques irrationnelles, voire délirantes, qui ont pesé sur l’homme et ont contribué, pour une partie d’entre elles, à en faire un homme se croyant responsable de ce qu’il est ou fait, et donc coupable où « pêcheur » quand il commet le mal. Mais il s’appuie aussi sur diverses philosophies, qu’il connaît bien, pour leur imputer cette conception ou, inversement, la contester. Dans le premier cas il y a en partie Descartes qui, malgré son rationalisme favorable aux sciences et à leur pouvoir concrètement libérateur à travers la technique, développe une métaphysique « idéaliste », en l’occurrence créationniste, dans ses Méditations, qui part de la prétendue démonstration d’une « substance pensante » distincte du corps, à partir d’une réflexion de la pensée sur elle-même et à travers un doute radical aboutissant au « je pense, donc je suis » et au je suis « une chose pensante » ce qui définit un idéalisme spiritualiste. Il est vrai qu’il retrouvera le corps, nouvelle substance, ensuite et le scientifique qu’il est aussi tentera de l’unir à celui-ci au moyen de l’hypothèse de la « glande pinéale », liée au cerveau et influençant son esprit dans son dernier ouvrage. Du coup, il pourra justifier ce qu’il avait dit dans le Discours de la méthode, à savoir que les progrès de la médecine font bien plus de bien à l’homme que toutes les leçons de sagesse ! Il reste cependant que l’esprit est bien malgré tout pour lui le support d’une liberté essentielle à l’œuvre dans la volonté et qui est absolue : c’est ce que l’on a retenu de lui et qu’il affirme radicalement sur la seule preuve de l’expérience intime et immédiate que nous en aurions quand nous pensons (voir ses Principes de la philosophie »), ce qui n’est pas une preuve du tout ! C’est pourquoi il constitue, de mon point de vue, un modèle de ce à quoi Schuehmacher s’oppose, même s’il y insiste moins que moi.

Or, sans vouloir multiplier les indications philosophiques qui vont dans ce sens, Schuehmacher a le mérite de franchir le temps avec toute sa tradition spiritualiste (Kant, le 19ème siècle) et de se référer au 20ème siècle avec le premier Jean-Paul Sartre, le phénoménologue inspiré initialement par Heidegger comme par Husserl et qui pose par principe, dans L’être et le néant, que le propre de l’être humain est de n’être rien qui puisse le déterminer dans son existence, qu’il est un néant d’être, donc totalement libre : rien de l’intérieur (le corps ou son psychisme) ni de l’extérieur (le milieu social en particulier) ne saurait peser sur lui et altérer sa capacité absolue et subjective de choix, au point qu’il pourra affirmer, dans son opuscule L’existentialisme est un humanisme, que « l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait » - sous-entendu : consciemment ou intentionnellement, et donc librement. Et il prétend le démontrer dans tous les domaines, y compris dans le champ des émotions où la conscience n’est pas émue sous l’influence directe de facteurs qui la déterminent à l’être, mais « se fait émue » et ce serait de la « mauvaise foi » que de le nier ! On aura compris que Sartre - qui changera d’avis en devenant marxiste et en traitant sa philosophie antérieure d’être constituée de « bêtises » - fait alors totalement l’impasse sur tous les déterminismes que notre auteur met en avant et qui sont attestés scientifiquement, fût-ce sous des formes qui peuvent s’auto-corriger avec les progrès de la connaissance : ceux de la biologie qu’il connaît très bien, mais aussi ceux de la psychanalyse, de l’influence du milieu familial depuis l’enfance, mais aussi ceux du milieu social (il a lu Bourdieu et a retenu sa leçon sur les « handicaps socio-culturels » ou sur nos goûts esthétiques). La liberté/libre arbitre apparaît alors très justement comme un mythe idéologique intéressé - la société est innocentée des torts qu’elle fait aux hommes - mais aussi comme l’effet intellectuel d’une ignorance des acquis scientifiques touchant à ce sujet, au sein d’un matérialisme d’ensemble concernant le monde, sur lequel il nous apporte des précisions très riches et incontestables, qui font une grande part de l’intérêt de ce livre, qui est alors aussi pédagogique.

Je ne me prononcerai pas sur la microphysique telle qu’il en parle, faute de compétence, mais lui faisant confiance ainsi qu’à d’autres scientifiques qui sont sur sa position, y compris quand il s’en prend à des physiciens connus, tel B. d’Espagnat. Celui-ci, profite des lacunes provisoires de cette microphysique pour suggérer, dans un style néo-kantien, qu’il y aurait au-delà du réel physique connu (imparfaitement selon lui) un « surréel » auquel il faudrait croire, ce qui l’amène à professer une croyance religieuse assumée, mais sans argument convaincant. Mais ce qui est important et même essentiel selon moi, c’est tout ce que Schuehmacher va dire ensuite sur le déterminisme qui pèse sur l’homme dans le cadre global de l’évolution naturelle dont l’homme, avec sa spécificité, est issu, à partir d’une nature inanimée préalable, donc objective. La théorie de l’évolution de Darwin s’impose ici, qui montre que l’homme est issu d’une évolution de la nature, végétale puis animale, qui fonctionne par paliers successifs et progressifs, se distinguant de ce qui précède en l’enrichissant tout en en résultant, au point de produire l’homme qui en émerge (il cite P. Tort à ce propos), avec ses qualités inédites mais considérables, dont celles de la conscience et de la connaissance de soi ! Elles ne sont pas « transcendantes » mais le produit déterminé d’un processus évolutif immanent qui engendre des « propriétés inédites et émergentes » de la matière et donc naturelles elles-mêmes : le matérialisme déterministe boucle ici sa boucle sur lui-même en rendant compte de la connaissance qu’il constitue lui-même. Cette connaissance du monde liée aux capacités cérébrales de l’homme est donc un produit de ce même monde matériel envisagé évolutivement, à condition d’y ajouter la spécificité de l’histoire sur laquelle Marx a insisté : l’homme est un produit de la nature avec ses compétences propres, mais cette nature produit alors un homme qui va se produire, mais dans des conditions historiques déterminée et déterminantes pour son auto-production, ce qu’il ne faut pas oublier !

Il s’ensuit deux objets de réflexion que ce livre aborde avec raison, tant ils pourraient lui faire obstacle pour un esprit superficiel. La morale d’abord, dont il montre bien qu’elle n’a pas un statut « surnaturel » : elle est présente sous une forme minimale chez les animaux, par exemple, dans leurs rapports entre eux, au moins au sein d’une même espèce, et l’auteur y insiste pour en faire aussi un effet de la nature et non une entité mystérieuse. Et l’on ajoutera, dans la perspective de Tort, à nouveau, que Darwin lui-même, se confrontant à Kant au début de La filiation de l’homme et à la difficulté qu’il y aurait à l’expliquer sur un plan matérialiste immanent, en a fait un « effet réversif de l’évolution » renversant la sélection naturelle entre espèces, qui prévalait avant l’apparition de l’humanité, au profit de rapports interhumains « moraux » (sympathie, altruisme, etc.) et non une réalité « transcendante », hors du champ de la phénoménalité comme chez le philosophe allemand ! Ensuite, il y a l’idée même, mais essentielle, de « liberté » entendue comme liberté absolue de choix dans nos conduites - c’est le libre arbitre - qui est au centre de l’ouvrage, on l’aura compris - et que Schuehmacher va aborder critiquement pour en renouveler la définition, au point d’abandonner le terme même en référence à des conceptions du monde et de l’homme où elle prévalait : après l’idée que la terre (et donc l’homme) est au centre du monde, éliminée au 17ème siècle, celle d’un homme issu d’une création divine réfutée par Darwin, et enfin l’affirmation de l’omniprésence et de l’omnipuissance de la conscience ruinée par Freud et sa découverte de l’inconscient, la récusation impitoyable et rigoureuse du Libre Arbitre (avec des majuscules renvoyant à son statut transcendant présumé) constitue la « dernière blessure » faite à l’homme par la science car ruinant la dernière de ses croyances rassurantes : c’est le sens même du titre, beau et intriguant, de ce livre. C’est alors l’occasion d’examiner ce qu’il en est du déterminisme matériel qui affecte la totalité du réel, homme compris désormais.

Concernant la matière inanimée qui a précédé l’homme, je renverrai aux analyses pointues du livre dans le champ de la microphysique, où la complexité nouvelle (on parle même de « chaos ») pour la science du déterminisme par rapport à ce qu’il est au niveau macrophysique, n’est pas absolutisée au point d’autoriser certains à y engouffrer de l’« indétermination » ontologique, base supposée de la liberté, sinon de Dieu ! Ce qui est plus important, voire crucial ici, ce sont les progrès étonnants de la biologie du cerveau et même de celle de nos gênes, à propos de laquelle il fait preuve d’une grande information qui nous éclaire sur l’origine déterminée et donc « causale » de bien de nos comportements et même de nos dispositions que nous croyons échapper à la matérialité biologique, en particulier dans le champ de la psychiatrie à laquelle il s’intéresse en tant que médecin et qu’il connaît bien : on ne choisit pas d’être déprimé, anxieux ou psychopathe, on est déterminé à l’être sur la base de causes microscopiques de mieux en mieux connues, et l’on sait que la médecine médicamenteuse peut y porter remède. De même ou en plus, et parfois dans une interconnexion, il y a la vie psychique inconsciente, liée à l’histoire infantile et familiale (qui intègre la libido humaine) telle que Freud l’a éclairée, laquelle nous montre à quel point nous sommes conditionnés dans nos failles comme, au contraire, dans notre équilibre et nos performances d’adultes : nous n’en décidons pas ! Bien des passages de ce livre nous le montrent et le démontrent précisément. A quoi il faut ajouter le poids de l’environnement social, avec ses inégalités criantes, que l’auteur prend en compte avec lucidité et courage, en s’appuyant à nouveau sur Bourdieu ou d’autres sociologues attentifs à ce conditionnement, y compris dans une perspective marxiste, avouée ou non. Ici aussi, les membres des classes défavorisées ne décident pas librement d’être des délinquants, la pauvreté ou les déficits de l’éducation suffisant à rendre compte !

Cette perspective théorique entraîne alors un rapport normatif aux comportements humains, quand ils contredisent les exigences morales, dont le livre a garanti l’existence (contre Nietzsche pourrait-on dire) avec les lois qui les incarnent. Schuehmacher déduit de l’absence de la liberté l’absence aussi de la responsabilité « ontologique » et donc « morale », peut-on dire, de ceux que la justice condamne et qu’elle voue à des peines de prison, en particulier, douloureuses, sinon atroces, la plupart du temps. Il indique très bien que l’emprisonnement tel qu’il fonctionne aujourd’hui a des conséquences très négatives sur ceux qu’elle déclare « coupables », au sens moral du terme, et qu’elle entend punir : ignorant la source de leurs fautes, elle les abîme au lieu de les guérir par des processus éducatifs ou curatifs qui les amèneraient à se transformer, en modifiant la chaîne déterministe qui a détérioré leur humanité. On comprend alors ce qu’est la « récidive » : elle est elle-même déterminée ! C’est pourquoi il est impératif d’associer à la justice officielle une pédagogie de la punition tout à fait nouvelle, fondée sur la connaissance des ressorts humains permettant d’améliorer des individus et de les sortir de leur marasme au lieu de les y enfoncer.

D’où une dernière conséquence, de caractère philosophique au même titre que la perspective d’ensemble de ce livre : le refus instruit et donc justifié de la liberté métaphysique des êtres humains doit être poussé jusqu’au bout et ne pas laisser d’interstice dans leur fonctionnement psychologique, laissant la porte ouverte à un atome de cette même « liberté ». Il s’agit au contraire de remplacer ce concept par celui de « capacité d’initiative », sachant que celle-ci fonde une « autonomie » de l’homme qui ne lui est pas donnée mais doit être construite, sur la base de multiples déterminants qui sont autant de facteurs d’« émancipation », terme que l’auteur revendique dans une perspective politique progressiste et même de gauche à laquelle j’adhère pleinement. Cette autonomie effective, nom désormais de la soi-disant liberté et lui permettant de viser une « vie bonne », n’est pas contraire à la nécessité inhérente à la vie réelle, autre nom du déterminisme : elle consiste en une nécessité comprise et maîtrisée, voire transformée dans un sens vital meilleur, donc retournée contre elle-même - transformation qui est elle-même alors l’effet de multiples déterminants « positifs » : biologiques dans des cas comme les atteintes à la santé, psychologiques et éducatifs dans les situations de souffrance psychique qui brisent le vouloir lucide, sociaux si l’on a compris que la société aussi nous fait, pour le meilleur comme pour le pire, culturels enfin. L’émancipation inhérente à la « capacité d’initiative » ou produite par elle, suppose en effet l’acquisition d’une culture multiple par les êtres humains, débarrassée des préjugés irrationnels et anti-scientifiques présents malheureusement un peu partout et diffusés par les médias dominants ; mais elle suppose aussi une présence de celle-ci chez nos élites politique dont l’inculture est souvent lamentable et qui devrait les amener à faire de l’école, spécialement laïque, un lieu fondamental de cette culture « libératrice », c’est-à-dire émancipatrice ! C’est dire que la « blessure » qu’analyse ce livre peut être bien guérie, c’est le vocable qui convient !

On conclura ultimement par une remarque plaisante, à destination de l’auteur de ce livre et de ses lecteurs. Alors qu’il est d’une grande richesse d’informations et d’analyses à divers niveaux (je n’ai pas pu toutes les signaler, bien entendu), il est aussi d’une grande lisibilité et, tout autant, vivant en raison de sa forme : un jeu de questions et de réponses entre un questionneur imaginaire et son interlocuteur philosophe. Il faut donc se prêter à ce jeu qui maintient constamment l’intérêt !

Yvon QUINIOU

Agrégé et docteur en philosophie